Internet, entre liberté et sécurité

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L’anonymat, la transparence, la liberté et ses limites, la neutralité d’Internet… lors de la conférence TIC et Géopolitique organisée par l’EPITA en mars, les problématiques actuelles liées à l’évolution d’Internet ont été passées en revue et analysées sous un angle social et politique. Entre ouverture et fermeture, tolérance et restriction… la question des frontières et des limites était plus que jamais au cœur du sujet.

Printemps arabe, Anonymous, Hadopi… autant de sujets qui ont été abordés à l’occasion de cette conférence organisée à l’EPITA, le 22 mars. Deux tables-rondes étaient au programme : la première a traité des problèmes de sécurité posés par les enjeux de la transparence et de la protection des libertés, la seconde sur les enjeux posés par la progression du cloud computing, de l’opensource et de l’open data aux entreprises et aux administrations et plus généralement aux professionnels de la sécurité. Retour sur le premier débat auquel étaient invités Pascal Hérard, journaliste à www.reflets.info, Jérémie Zimmermann, co-fondateur de la Quadrature du Net, Frédéric Bardeau, fondateur de l’agence de communication responsable LIMITE, co-auteur d’ « Anonymous » (FYP Editions) et Lionel Auroux, permanent du Laboratoire Système et Sécurité (LSE) de l’EPITA.

 

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Lionel Auroux, sur la culture Internet

Internet, une culture de la liberté

Lionel Auroux a rappelé qu’Internet véhiculait une culture propre, issue de celle des premiers hackers : « la notion de sécurité n’existe pas au départ. L’entreprise de sécurisation de la toile était incohérente avec son esprit original. D’où la réaction de la communauté des hackers, enthousiastes de la technologie soucieux de préserver leur identité. Aujourd’hui, Internet est un refuge de la liberté d’expression au sein d’un système médiatique de plus en plus verrouillé. » Et de poursuivre : « Internet est lié à l’imaginaire adolescent de la transgression. C’est une arme naturelle pour la génération Y ». Pour Jérémie Zimmermann, « les citoyens se sont appropriés Internet et l’ont transformé en espace politique. Il s’agit à présent de préserver cet espace de liberté. Le potentiel d’indignation créé par Internet est proportionnel à la violence exercée sur cette liberté d’expression ».

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Jérémie Zimmermann, sur la liberté d’expression

Internet, sous surveillance ?

Cet esprit de liberté consubstantiel à Internet gêne les gouvernements, et en particulier les gouvernements liberticides et autoritaires. Pascal Hérard rappelle qu’ « en Tunisie, les autorités en place n’ont pas hésité à recourir à la censure, au filtrage et plus loin à l’arrestation et à la torture des internautes contestataires, en prenant comme bouc-émissaires le terrorisme, la pédopornographie, la pornographie et la diffamation. »

Le symbole de cette politique en Tunisie est l’agence tunisienne d’Internet (ATI), disposant de matériel et de logiciels capables de scanner et d’analyser tout ce qui transite sur le réseau. « De tels dispositifs ont été également à la Lybie de Kadhafi et à la Syrie. Les hackers se sont quant à eux munis de dispositifs permettant de détecter les rumeurs et de vérifier leur validité », précise Pascal Hérard.

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Pascal Hérard, sur la révolution tunisienne

Un cyberespace politique

Il n’en reste pas moins  que la liberté laissée sur Internet pose de véritables questions sociétales. « Trop de liberté tue la liberté » ? L’absence d’encadrement véritablement efficace d’Internet permet à la contrefaçon de prospérer et menace les droits d’auteurs et la neutralité médiatique. « En réaction, les gouvernements mettent en place des cadres juridiques telles que les lois SOPA et PIPA aux Etats-Unis, ACTA et Hadopi en France, ainsi que des technologies d’interception »,  rappelle Jérémie Zimmermann.

Les stratégies déployées par les internautes pour lutter contre cette emprise des politiques et des puissants sur le réseau vont de l’action des bloggeurs militants dans les dictatures à celle des Anonymous dans les démocraties. Frédéric Bardeau décrit ces derniers comme des « hacktivistes » (de hacker, pirater) : « ils n’ont pas de porte-parole, de visage, de structure. Ils sont les héritiers d’une culture de l’anonymat propre à une partie de l’activisme, mais également à la base de la cyberculture, et porteuse de tolérance, de liberté d’expression et de méritocratie. L’anonymat, libératoire et émancipatoire, permet de ne pas être jugé sur son apparence. »

Les actions des Anonymous rappellent l’action des activistes traditionnels, transposée dans le cyberespace : on peut rapprocher le blocage d’un site comme celui de Facebook qui a subi un black-out le 7 mars d’un sit-in ou de l’occupation d’une usine par exemple. Inversement, un porte-parole de GreenPeace a pu identifier l’intrusion effectuée par des militants dans la centrale de Flamanville à du hacking physique.

Dépasser les conflits

Comment faut-il faire évoluer Internet pour dépasser ce débat entre contrôle et liberté ? Le contrôle d’Internet demeure un problème crucial qui se heurte à une impasse structurelle, identifiée par Frédéric Bardeau : « Internet pose un problème de la territorialité. Internet est un espace transnational balkanisé au sein duquel le « .com » remplace le territoire géographique. »

Un certain nombre de propositions sont avancées par les politiques telles que  le contrôle en fin de chaîne, le contrôle parental, pour éviter l’atteinte aux libertés privées, le concept d’open governement, d’open data, pour intégrer l’univers politique à l’écosystème d’Internet ou encore l’encadrement des fournisseurs de service pour garantir la neutralité. La réflexion est encore loin d’être achevée.